Les femmes cachées de Pasteur

Je l’ai croisée pour la première fois dans la serre abandonnée de l’hôpital historique. Un chouilla tronquée puisque juste en buste, qui plus est recouverte en partie de plantes mortes. J’ai délicatement repoussé les feuilles de son visage de marbre pour en caresser les traits. Sur le piédestal verdi de mousse, son nom gravé, Madame Lebaudy. J’ai beau fouiller ma mémoire, rien n’affleure. Pourtant, un buste féminin, à l’Institut Pasteur, même oublié sous les feuillages, laisse présager un parcours scientifique hors normes. La chasse est ouverte. Elle va me donner du fil à retordre. A la clef, le trophée, son histoire exceptionnelle mêlant scandales financiers, excentriques de haut vol, recherche scientifique et premiers logements sociaux, valait bien de se creuser les méninges et fourrailler dans les archives de tous bords.

A l’Institut Pasteur, les bâtiments portent le nom de 18 chercheurs, aussi masculins que les rares statues. Même pour Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine tout de même pour avoir identifié le VIH avec le professeur Montagnier en 2008, il faut accéder au 2e étage d’un bâtiment pour voir son nom écrit au gros feutre par ses collègues sur une feuille de papier écorné. Quant à Marie Curie, qui pourtant vint y travailler quelques temps, rien de rien.  Pour notre Madame Lebaudy, unique statue de personnalité féminine… Direction les archives de l’Institut. J’y apprends peu de choses. Elle aurait financé la construction et la tenue de l’hôpital dès 1895, et durant 17 ans les cours donnés aux doctorants. Ce qui m’intrigue et relance la machine à enquête, c’est que madame Lebaudy l’a fait anonymement, son nom dévoilé après sa mort selon ses dernières volontés. Un peu bizarre, non ? serait-elle une mécène trop discrète, ou, théorie délicieusement complotiste, n’aurait-elle pas plutôt eu honte de son nom ….

Capture d_écran 2017-05-05 à 21.03.39Rarissime photo d’Amicie Lebaudy

Bingo. La seconde option se révèle la bonne. Je retrouve trace d’Amicie Lebaudy sous le pseudonyme de Madame Dall. Là, je suis vraiment accrochée. Nous sommes au XIXe siècle, dans une famille de la très haute bourgeoisie où la séparation de corps n’est pas de mise.  La jeune Amicie Piou a épousé à 16 ans monsieur Jules Lebaudy, héritier d’une famille notoire de sucriers. Amicie, fervente catholique et monarchiste invétérée (de par sa mère, Palmyre Le Dall de Kereon), ne supportera pas que Napoléon III soit renversé en 1870. Elle ne supporte pas non plus les conditions de vie des ouvriers de l’entreprise familiale, ni son mari, tant qu’à faire. Tout va de traviole selon elle. Une République ? Ha ha, quelle gabegie. Le manque d’hygiène et de morale des ouvriers ? Quelle horreur. Le scandale lié à son époux, fichtrement enrichi de 50 millions de francs or après le *krach boursier en 1882 de la banque l‘Union Générale où il est associé ? Pire que tout. Insupportable. C’en est trop. Amicie claque la porte de son élégant hôtel particulier rue Velasquez, y laisse enfants, mari, fiacres et bonnes, pour partir loger dans un 3 pièces et circuler en omnibus, portant à jamais le deuil de sa vie passée avec ses robes noires et son nom d’emprunt camouflant sa honte.

Les salons de l’hôtel particulier des Lebaudy, 2 avenue Velasquez près du Parc Monceau

Capture d_écran 2017-05-05 à 20.58.56*krach boursier en 1882 de la banque l‘Union Générale: les actions se sont envolées de 750 frs fin 1879, 930 un mois plus tard , jusqu’à 2500 frs où la spéculation bat son plein, attirant une ribambelle de pauvres gens. Le 19 janvier 1882, la bulle éclate, la banque perd 4 milliards de francs en quelques heures. Les gros actionnaires comme Jules Lebaudy revendent en amont, s’enrichissant démesurément. Les petits actionnaires et les naïfs ne savaient pas qu’en cas de banqueroute, ils devaient rembourser à la banque les 3/4 de leur action achetée au prix fort. Des milliers d’entre eux se retrouvent à la rue. Zola s’est inspiré de l’évènement pour son livre l’Argent.

Madame Jules Lebaudy rentre au bercail pourtant, en 1888, pour épauler Jeanne.  Sa fille de 22 ans veut se marier avec Edmond Frisch, un jeune homme désargenté. Si aucun écrit ne permet de connaître les raisons profondes de cette lutte d’épousailles, on peut en supposer deux, intimement liées. Le plaisir pour Amicie de contrer son époux, bien décidé à faire un mariage selon les normes du siècle et de son niveau social, c’est à dire intéressé soit par des alliances d’affaires, soit par des titres de noblesses. Et une revanche personnelle, réaction à un mariage sans doute bien malheureux de la part d’Amicie, et pourquoi pas de sa propre mère vénérée, toutes deux ayant épousé par devoir de riches hommes d’affaire. Madame remet de l’ordre, on vous l’a dit. Et pour satisfaire à toutes les exigences (et surtout les siennes), elle n’hésitera pas à acheter un titre de noblesse au fiancé qui deviendra le comte de Fels, et à le prémunir financièrement en dotant largement sa fille. Voilà, c’est fait. Jeanne se mariera par amour, avec un « noble » fortuné et contre l’avis de son père. Amicie peut repartir dans l’anonymat et dans son 3 pièces de la rue d’Amsterdam fomenter son plan pour redresser la France.

1892, Jules Lebaudy de vingt ans son aîné, meurt. Amicie, assurément obstinée dans sa volonté de séparation tous azimut avec ce mari honni, fait retirer son nom du faire-part de décès via une annonce dans le quotidien Le Gaulois. Où l’on orthographie mal son nom, d’ailleurs.

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Il lui laisse une fortune colossale de 105 millions de francs or. Croyez vous que sa liberté gagnée lui fera changer de mode de vie ? Que nenni. Tout cet argent servira à rattraper les bassesses du mari, mais aussi éclairer le monde de ses convictions politiques et financer la remise en ordre de cette société déséquilibrée. Amicie arrose à tour de bras les groupuscules monarchistes d’un côté, toujours en liquide et de la main à la main (ça me rappelle quelqu’un dans les parfums, monarchisme en moins…), et fait ériger un phare dans le Finistère, hommage à Charles-Marie Ledall de Kéréon, son grand-oncle guillotiné à 19 ans sous La Terreur. Ca, c’est fait.

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Amicie Lebaudy financera la construction du « plus beau » phare du Nord Finistère pour plus de 500 000 francs, en échange de pouvoir lui donner le nom de son grand oncle, de Kéréon

De l’autre, elle met en place son grand œuvre pour rentrer le monde ouvrier dans le rang. Après tout, elle en a beaucoup d’ouvriers et d’ouvrières dans son entreprise Lebaudy et il n’est pas question que ses employés ne reflètent pas la moralité stricte de leur patronne et son mode de vie droit et propre. Elle visite les quartiers pauvres de Paris, la banlieue mais aussi via un voyage annuel à l’étranger, tout ce qui est tenté dans les autres pays pour remédier à l’insalubrité publique et les dérives morales qui s’en suivent. Chacun à sa place, tous selon leur rang, et Dieu au dessus, si possible sous la forme d’un monarque, et sinon, via la main d’Amicie.

Son identité soigneusement cachée par un émissaire, son fidèle et discret notaire, elle finance la création du Groupe des Maisons Ouvrières. Des logements sociaux, précurseurs de ceux qui existeront bientôt à Paris sous la houlette de la mairie et de l’Etat. Attention les yeux, tout est étudié à la loupe pour mener les familles à sortir de la fange avec motivations et contrôle à la clef. Amicie veut les gens propres, et pour l’apparence, et pour la santé. Chaque bâtiment aura son lavoir, et un concierge sera chargé de peser le linge lavé par chaque famille. Toujours sous contrôle, les distractions, salle de lecture et fumoir, histoire de décourager quiconque bénéficie du logement d’aller dépenser son salaire dans les bistrots. Pas question d’aller et venir à sa guise le soir, re-contrôle du concierge. D’ailleurs, le concierge a finalement tant de travail qu’il faut rapidement lui adjoindre un collègue. Vous me direz, pourquoi les familles voudraient elles à ce point être espionnées ? Ahhh, là, la carotte arrive. Car loin d’être des boites à parquer, les logements seront beaux, modernes et même pourrait-on dire bourgeois. Entre 1900 et 1913, huit ensembles immobiliers seront construits à Paris, logeant décemment plusieurs milliers d’ouvriers modestes.

Enfin décemment n’est pas le mot. Les Maisons Ouvrières rivalisent d’ingéniosité et d’innovation, appliquant les dernières recommandations en matière de logement hygiéniste. De grandes fenêtres pour aérer, le soleil pour chaque unité, un minimum de 3 chambres, une pour les parents, le seconde pour les filles et la dernière pour les garçons, limitent tout risque de promiscuité. La Amicie  touch ? Il y aura même une pièce inconnue dans les foyers modestes: une salle à manger pour recevoir, saine stratégie pour inciter à la fierté des locataires. Et puis surtout, le décorum n’est pas absent, quoi qu’il en coûte. Céramiques, sculptures embourgeoisent les bâtiments et suggèrent ainsi l’élévation sociale et morale de ses occupants. Les plans sont validés, les premiers immeubles sortiront de terre d’ici 5 ans.

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C’est toujours secrètement qu’Amicie Lebaudy réalise son projet des Maisons Ouvrières, signées d’un logo de mosaïque.

Sa seconde vie parait enfin nettoyée pour partie des scories du passé ? Le destin la rattrape avec ses fils qui n’ont certainement pas hérité de la discrétion absolue de leur mère.

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Max, le plus jeune, fait la une de toute la presse de l’époque, emplissant les colonnes de caricatures hilarantes et jette une fois de plus l’opprobre sur le nom de Lebaudy. Il dilapide le patrimoine paternel à coups de fêtes dantesques. Surnommé le petit sucrier, il est dessiné en jockey tant sa passion des courses, à vélo ou à cheval,  est devenue notoire. Il arrose tout un monde de pique assiettes, qui l’encenseront d’autant plus qu’il dépasse toute limite, comme de transférer une corrida d’Espagne à Maison-Lafitte. Taureaux, toreros, chevaux et arènes incluses. Amicie tente d’y mettre le hola, avec un procès où elle veut tutoriser ce fils toujours mineur et combien trop prodigue de ses largesses, sans aucun respect pour les obligations liées à sa fortune. Elle se retrouve elle même sous le feu des quolibets, accusée d’être pingre, ce qui pour un riche est l’insulte suprême. Elle aurait pu se défendre en arguant de ses mécénats discrets, mais décide de se taire.  Une riche, catholique et monarchiste, ne s’abaisse pas à promouvoir ce qui est de l’ordre du devoir : les bonnes oeuvres. Faute d’avoir du répondant côté de la mère,  la presse se déchaine de plus belle côté du fils.

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La célèbre journaliste Séverine (voir En Marche… ou En Marche !), qui a mené une enquête sur les établissements Lebaudy et dénoncé les conditions de travail des casseuses de sucres (il s’en suivra une grève mémorable), est l’une des plus acharnée. Elle lance même l’idée que celui que l’on surnomme le petit sucrier, de par sa naissance, pourrait ne pas effectuer son service militaire comme tout un chacun. Le jeune Max, sportif averti qui s’illustre dans les arènes de taureaux mais surtout lors des courses de vélocipède, est en fait de nature très fragile. Pour éviter le scandale, il  partira sous les drapeaux.  Et y mourra en 1895, atteint de la tuberculose et soigné par les « merdecins mirlitaires » ainsi que les vilipende le romancier Octave Mirbeau. Paradoxalement, le jeune Max Lebaudy deviendra bien contre son gré l’égérie des anti-militaristes, une bizarrerie de plus à l’actif de cette famille pas comme les autres. Mais sa mort aura une autre conséquence.

Louis_Welden_Hawkins_-_Mme._Séverine,_1895La journaliste Séverine

max[Collection_Jules_Beau_Photographie_sportive]_[...]Beau_Jules_btv1b8433328xMax Lebaudy, collection du photographe Jules Beau. BNF

800px-Lebaudy_délivré_par_la_mortMax Lebaudy, en héros antimilitariste

Car c’est alors qu’Amicie Lebaudy décide de financer un hôpital adapté aux recherches effectuées à l’Institut Pasteur sur la diphtérie et la fameuse tuberculose qui lui a enlevé son fils. Si Louis Pasteur vient de décéder lui aussi, cette même année 1895, son Institut réunit toutes les innovations et les meilleurs chercheurs sur ces maladies. Longeant les concessions où s’élèvent les deux premiers bâtiments de l’Institut, Amicie, dissimulée derrière son notaire, achète 14 000 mètres carrés où ériger le plus moderne des centres hospitaliers, inaugurant même les chambres individuelles pour éviter les contagions et une serre agrémentée de plantes où reprendre des forces au soleil..

Amicie Lebaudy n’a décidément pas eu le temps de se plonger dans la tristesse, si sa rage et son honneur avaient laissé un peu d’espace à ce sentiment. Son fils aîné Jacques, bercé de théories monarchistes depuis sa naissance, s’est mis en tête de s’auto-proclamer Empereur. Il cherche un lieu propice, que personne ne viendrait lui réclamer. Après plusieurs voyages en Afrique, il choisit le désert du Sahara et ses rares bédouins. Le voilà qui s’entête à faire reconnaître les pouvoirs de sa majesté l’Empereur Jacques 1er, envoyant même aux locataires des immeubles de rapport qu’il possède, une lettre leur intimant l’ordre de le saluer avec ses titres et la déférence qui lui sont dûs.  Cela donnera lieu à des échanges épistolaires du plus haut burlesque complaisamment imprimés dans les journaux, qui ne se lassent pas de cette famille haute en scandales.

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Amicie décèdera en 1917, deux ans avant que Jacques ne soit tué dans des circonstances d’un rocambolesque absolu. Faute de parvenir à faire reconnaître son Empire par la France, l’Angleterre et l’Espagne, il a émigré aux Etats-Unis. On le dit fou, et il sera d’ailleurs interné à plusieurs reprises. Sa folie ne l’empêche pas en digne fils de son père, d’arrondir sa fortune par des coups fameux en bourse. Il sera assassiné par balle par Augustine Dellière, sa compagne impératrice -il n’est pas marié !- qui l’accusera par la suite d’avoir tenté de violer leur fille pour assurer une descendance (pure ?) à sa lignée. Sordide ? Sans doute. Si aucune preuve ne viendra étayer les propos de la meurtrière, les frasques passées de Jacques associées au don certain d’éloquence d’Augustine l’emporteront. Elle sera blanchie, et parviendra même, sans contrat de mariage, à hériter de la moitié de la fortune de Lebaudy fils, et la dilapider royalement jusqu’à sa mort en 1950. Amicie a dû faire la toupie dans sa tombe à s’en décrocher les cervicales.

Quant à nous, aujourd’hui, en 2017, en baguenaudant dans les rues de Paris, on peut identifier sur les façades de magnifiques groupes immobiliers, la femme sculptée et anonyme qui tend un mouchoir ou un rameau d’olivier aux femmes et aux enfants pauvres. Sa fondation existe toujours et continue à construire des logements à loyer modéré. Il y en a 2400 à présent, à Paris et en banlieue, et 86 ateliers. 6500 personnes habitent à moindre coût dans des appartements spacieux, ensoleillés et à présent au style que l’on jugerait classieux.

Enfin, si vos pas vous mènent à l’intérieur de l’Institut Pasteur, vous verrez aussi le buste d’Amicie, celui que j’ai croisé et qui m’a emportée dans cette incroyable aventure. Si l’hôpital a fermé ses portes en 1999, il accueille aujourd’hui les doctorants qui participeront aux recherches pour tenter d’éradiquer les maladies infectieuses. Ils étudient toujours la tuberculose qui emporta Max Lebaudy.

Archives photographiques Institut Pasteur

PS: bravo pour les curieux qui sont arrivés jusqu’à la fin de cette histoire. C’est un peu long. Mais pas tant que cela après tout, Emile Zola en a bien fait un roman avec juste une partie de son histoire, dans l’Argent publié en 1891….

 

 

8 réflexions sur “Les femmes cachées de Pasteur

  1. LEGOUT Sandra dit :

    Merci pour ce joli et instructif texte. Par contre, si vous avez trouvez peu d’informations aux Archives de l’Institut Pasteur, qu’elles ont été vos lieux de recherche et vos sources ?

    Aimé par 1 personne

    • Bonne idée, mais je ferais plutôt un groupe pour lister les produits à éviter d’acheter, puisque les entreprises qui les fabriquent ne payent pas leurs taxes… Comme aux USA, un lobby consommateur. Une liste pour les riches, une liste pour les autres (tout le monde ne voulant pas devenir propriétaire d’un jet:)

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  2. Bonjour, je suis salariée à la Fondation de Mme J. Lebaudy depuis 12 ans, en tant qu’assistante de direction et votre article est vraiment très intéressant ! une autre vision, une nouvelle approche de cette dame et de sa vie ! Merci…

    Aimé par 1 personne

    • Chère Céline, je suis heureuse que vous ayez découvert et apprécié notre Amicie Lebaudy sous un nouveau point de vue. Pour ma part, son existence m’a emportée de surprises en surprises. Fascinante. Continuez bien son oeuvre sociale !

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